Nathalie

Roy

Romancière, Nathalie Roy a écrit la populaire série La vie épicée de Charlotte Lavigne, publiée chez Libre Expression et La vie sucrée de Juliette Gagnon

Je prie silencieusement pour que les quatorze bouteilles de vin que j’ai dissimulées dans mes bagages arrivent en bon état à Montréal. Je les ai enveloppées minutieusement dans mes chandails et mes soutiens-gorge rembourrés.

En théorie, il ne devrait pas y avoir de problèmes, mais s’il fallait que je tombe sur cet employé imbécile qui lançait des valises depuis la porte d’embarquement, les faisant atterrir dans le porte-bagages situé six mètres plus bas, je ne donne pas cher de mes provisions.

Parce qu’il s’agit bel et bien de provisions. Tout au moins pour le prochain mois. Une auteure a besoin de carburant, c’est bien connu. Et le mien, c’est le vin. Particulièrement les bouteilles que je rapporte de mes visites dans les vignobles italiens.

Une fois à bord de l’avion, j’essaie de ne plus angoisser sur mes précieux biens qui voyagent en soute. Pour me détendre, je commande un verre de rouge. L’agente de bord au sourire figé et au bilinguisme douteux dépose une mini-bouteille de merlot sur ma tablette, avec un sac contenant à peine dix bretzels, offert par la maison.

 

Une dame trop curieuse

La dame assise à mes côtés m’observe remplir mon verre de plastique d’un drôle d’air. À croire qu’elle voudrait que je partage mes 250 ml de vin avec elle. Une tasse, ce n’est même pas assez pour faire la moitié du voyage. Qu’elle se contente de ses grignotines si elle ne peut pas s’offrir à boire!

Remarquant mon malaise, elle se confond en excuses, m’expliquant qu’elle était simplement curieuse de connaître le cépage du vin vendu un peu trop cher à son goût. Tout de suite, le sourire me revient.

-Ah! Vous connaissez le vin?

-Oui. Ça m’intéresse.

Encore sous le charme des vignerons que j’ai côtoyés pendant mon séjour en Toscane, j’engage une conversation avec elle. Je lui raconte à quel point j’ai été séduite par cet artisan qui m’a proposé un cru de l’année de ma naissance. Trop romantique, n’est-ce pas? Pourtant, ma compagne sourcille en apprenant l’année en question.

-C’est un des pires millésimes pour les vins toscans! J’espère que vous ne l’avez pas payé cher.

Oups…Je repense aux soixante euros que j’ai versés à ce bel Italien au sourire dévastateur pour ladite bouteille. Est-ce que je me suis fait avoir? Mais non! De toute façon, je n’ai pas l’intention de la boire. C’est un souvenir, point à la ligne.

 

Dégustation à la maison

Pour montrer à ma voisine que je m’y connais (un peu) moi aussi, je me lance dans une nomenclature des bouteilles que j’ai achetées : Chianti, Carmignano et même Brunello de Montalcino.

Elle m’écoute attentivement  et j’en profite pour lui confier que je pourrai continuer ma dégustation une fois à la maison, puisque je rapporte avec moi plus que les deux bouteilles réglementaires. À la condition que rien ne se brise, bien entendu.

Le reste du voyage se déroule sous fond de bavardage sympathique. Je lui raconte ma vie de romancière, avec ses hauts et ses bas. Je m’attarde sur le fait qu’il est difficile de gagner sa vie comme auteure au Québec. C’est pourquoi d’ailleurs, je me permets de rapporter du vin incognito, sans payer les taxes obligatoires à la SAQ. Un trou de moins dans mon budget déjà hypothéqué par mon voyage.

Une fois à destination et ma valise en main, je salue ma compagne et je m’éloigne vers les toilettes pour vérifier l’état de mes bouteilles. Yé! Tout semble beau. Je vais trop faire la fête !

En sortant, je tombe sur ma nouvelle amie et je lui apprends la bonne nouvelle. Trop heureuse, je l’invite à souper dès le lendemain, mais ça ne semble pas l’intéresser du tout. Elle me lance :

-Une fille qui a les moyens de s’acheter des bouteilles de vin à 30 dollars a les moyens de payer ses taxes!

Non mais de quoi se mêle-t-elle ? C’est alors qu’elle m’informe qu’elle travaille pour la SAQ et que dès demain, je vais recevoir un avis de paiement de taxes pour les quatorze bouteilles importées illégalement. Eh misère… comme si j’avais besoin de ça !

 

Du vin dans ma valise!

«Il ne faut pas que ça casse! Il ne faut pas que ça casse!»

 

Voilà ce que je me dis intérieurement, en déposant ma valise sur le tapis roulant de la compagnie aérienne qui m’accueille à l’aéroport de Florence.

ILLUSTRATION JOHANNA REYNAUD