DES PHARMACIENS VENDENT VOS PRESCRIPTIONS

Les compagnies pharmaceutiques sont prêtes à tout, y compris payer votre pharmacien, pour obtenir votre prescription et surtout les informations médicales qu’elle contient.

Pourtant, ces informations hautement confidentielles ne devraient être connues que par votre médecin, votre pharmacien et votre assureur. Or, notre Bureau d’enquête a découvert que les compagnies pharmaceutiques et leurs intermédiaires multiplient les programmes de toutes sortes. Elles obtiennent ainsi des données confidentielles contenues sur les ordonnances et peuvent suivre les habitudes de consommation des clients. Ils s’en servent par la suite pour mousser les ventes de leur produit, soit auprès des médecins ou directement auprès des patients.
«On ne se rend pas compte à quel point ces données-là sont rentables pour les compagnies pharmaceutiques si on est capable de savoir ce que les patients prennent et ce que les médecins prescrivent», indique Marc-André Gagnon, professeur à l’Université Carleton et spécialiste de l’industrie pharmaceutique. Les patients ne se rendent pas toujours compte qu’ils transmettent des données hautement confidentielles. C’est le cas lorsqu’ils s’inscrivent dans des programmes de suivi ou d’accompagnement. Les responsables de ces programmes, souvent des compagnies de marketing, récoltent une manne d’information comme:
1 Les doses de médicaments
2 La durée du traitement
3 Des informations sur l’état de santé des patients
4 Les adresses, courriels et numéros de téléphone personnels.
En principe, les données qui sont ensuite transmises aux compagnies pharmaceutiques doivent être anonymes. En réalité, il y a très peu de surveillance. Le cas d’un pharmacien de Gatineau condamné par l’Ordre des pharmaciens du Québec le démontre bien.
Des ristournes illégales
Yves Audette a reconnu l’an dernier avoir reçu illégalement une ristourne de 6,10 $ pour chaque prescription de Nexium. Il recevait cet argent de la compagnie Rx Canada pour recruter des patients pour un programme de suivi médical. Les informations confidentielles ont par la suite été envoyées à la compagnie. L’ancien représentant de Rx Canada au Québec, Yvon Picard, a confirmé qu’il avait fait affaire avec d’autres pharmaciens sans donner de détails (voir autre texte). En plus de ces programmes de fidélisation, les cartes de copaiement servent aussi à collecter des informations personnelles. Ces cartes servent à réduire le montant de leur franchise sur des médicaments d’origine. Pour les obtenir, les patients s’inscrivent par internet ou en pharmacie. Cueillette d’information
«On a eu beaucoup de préoccupations à l’Ordre parce qu’il y a effectivement de la cueillette d’information qui se fait derrière», explique la directrice générale de l’Ordre des pharmaciens, Manon Lambert, «on a fait un avis à nos membres qu’il ne faut pas juste faire signer un formulaire, mais il faut un consentement libre et éclairé. Les renseignements des patients, c’est protégé.»

 

DES PROGRAMMES QUI VISENT LES PATIENTS Trois techniques sont utilisées par les compagnies pharmaceutiques et leurs intermédiaires pour fidéliser les patients et obtenir des informations sur eux: 1 Les programmes d’accompagnement du patient qui consistent à offrir un support téléphonique ou même une infirmière à domicile pour l’injection de certains médicaments.
2 Les programmes de fidélisation qui visent à faire le suivi avec les patients pour s’assurer qu’ils prennent bien leur médicament. Dans certains cas, ce suivi se fait par l’envoi de dépliants publicitaires.
3 Les cartes rabais ou cartes de copaiement qui permettent aux patients de payer le même montant de coassurance s’ils choisissent un médicament d’origine plus cher que le générique. DES INFOS À 6 $ LA PRESCRIPTION

Pendant deux ans, une pharmacie de Gatineau a transmis les informations de 59 patients à Rx Canada pour une somme totale de 359,90 $, selon une décision de l’Ordre des pharmaciens du Québec. Yves Audette s’est reconnu coupable et a été condamné à 4000 $ d’amende.

Or, notre Bureau d’enquête a appris que le pharmacien de Gatineau n’est pas le seul qui avait adhéré au programme de Rx Canada. Le représentant pour le Québec de cette compagnie, Yvon Picard, n’a pas voulu commenter, mais a reconnu qu’il était impliqué avec plusieurs pharmaciens. Il a depuis quitté la compagnie.

C’est un patient qui a reçu des publicités de Rx Canada à propos du Nexium qui a porté plainte à l’Ordre. Il dénonçait le fait que les informations contenues dans son ordonnance avaient été transmises à la compagnie après qu’il soit allé chercher ses médicaments à la pharmacie.

Dans un communiqué, Rx Canada prétend que le 6,10 $ versé par prescription constituent un honoraire aux pharmaciens pour leur rôle dans le recrutement et l’explication du programme de fidélisation à ses clients. La compagnie mère, basée en Ontario, n’a pas répondu nos appels.

Selon nos informations, les détails de la prescription étaient transmis au moyen d'un logiciel installé par Telus Santé. Les patients auraient toutefois dû donner leur accord avant que les informations soient transmises, ce qui n’a pas été le cas.

Des risques pour la confidentialité

Cette cause a créé une véritable commotion dans le milieu pharmaceutique où les programmes de fidélisation et d’accompagnement des patients ont explosé depuis deux ans.

«On a eu énormément d’appels. Avec les nouvelles pratiques qui se développement, les gens ne sont pas à l’aise. Le nombre d’appels augmente», indique la directrice générale et secrétaire de l’Ordre des pharmaciens du Québec, Manon Lambert.

Un pharmacien qui nous a parlé sous le couvert de l’anonymat avoue son malaise avec les programmes de fidélisation. «On n’a jamais embarqué là-dedans, parce que tu entres dans une zone grise. On traite plus au cas par cas.»

 

EXPLOSION DES 
PROGRAMMES DE FIDÉLITÉ

Depuis deux ans, les programmes d’accompagnement et de fidélisation ont explosé au Québec.

Derrière ces programmes se cachent des compagnies de marketing ingénieuses et des intermédiaires qui rivalisent d’imagination pour permettre aux compagnies pharmaceutiques de maximiser leurs profits.

Notre Bureau d’enquête s’est notamment intéressé au «Programme d’assistance aux patients Médicum», dont les locaux sont situés à Hudson.

On y offre entre autres un service d’infirmière à domicile pour les patients qui prennent du Ritulek et de l’Eligard. Le premier est un médicament utilisé dans le traitement de la sclérose latérale amyotrophique, le second est prescrit dans le traitement du cancer de la prostate. Ces deux produits sont commercialisés par Sanofi, une multinationale qui a ses bureaux à Laval.

Programme Médicum

L’homme derrière le programme Médicum est David Vance. Il possède une petite compagnie de marketing, David Vance et associés. Après s’être d'abord montré enthousiaste à l'idée de nous parler, il a refusé de nous rencontrer.

On a vu au Québec une explosion des programmes de fidélisation et d’accompagnement depuis l’abolition de la règle de 15 ans qui protégeait les brevets de dizaines de médicaments d’origine et empêchait leur remplacement par un équivalent générique souvent beaucoup moins cher

 

Une employée de la compagnie a ensuite précisé : «On ne peut pas faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut. Des fois, il faut demander la permission aux compagnies pharmaceutiques. Ce n’est pas si simple que ça.»

La responsable des communications, Catherine Cunningham de Sanofi Aventis a refusé que nous parlions à Médicum.

Notre Bureau d’enquête s’est donc fait passer pour une patiente. La représentante de Médicum nous a dit qu’elle parlerait directement à notre médecins. Voici les courriels échangés

QUI SE CACHE DERRIÈRE LES CARTES DE COPAIEMENT ET LES PROGRAMMES D’ASSISTANCE-PATIENTS?

Voici trois cartes de copaiement comme on peut en trouver des dizaines sur internet. Ces cartes permettent d’obtenir des rabais sur des médicaments d’origine dans certaines pharmacies du Québec. Rx Help Canada offre sur son site des cartes rabais d’une multitude d’entreprises pharmaceutiques (cartes du bas). C’est une firme spécialisée dans le marketing ciblé sur les patients de Toronto, Cameron Stewart LifeScience, qui est derrière ce site internet.

La carte Innovicares est pour sa part une création de la compagnie STI technologies. Elle a été créée par trois spécialistes en marketing pharmaceutique de la Nouvelle-Écosse. Elle permet d’avoir des rabais sur une centaine de produits comme le Crestor.

C’est d’ailleurs pour continuer à prendre ce médicament, plutôt que le générique, que Michel Roy de Mont-St-Hilaire s’est procuré une carte. Il dénonce le fait que certains pharmaciens la refuse. Même s’il est propriétaire d’une entreprise de promotion, il assure que ses démarches, dont une pétition en ligne, sont des initiatives personnelles.

1 Bristol Myers Squibb a mis en place des programmes baptisés Hope et Orencia. La responsable des communications, Sabrina Tremblay, s’est montrée enthousiaste et a promis de nous rappeler deux jours plus tard. Malgré nos démarches, il a toutefois été impossible de lui reparler. Leur programme pour le médicament Sprycel est administré par le Réseau de santé spécialisé Shoppers Drug Mart/Pharmaprix, une filiale de la chaîne de pharmacies du même nom.
2 La compagnie pharmaceutique Abbott (rebaptisée Abbvie) a quant à elle mis en place des programmes baptisés Kasa et Progrès pour les patients qui ont le VIH et souffrent d’arthrite rhumatoïde. Le laboratoire dont le siège social est à Montréal fait affaire avec une compagnie basée en Ontario pour ses programmes, AmerisourceBergen Specialty Group Canada, qui est dirigée par un Québécois, Guy Payette. Il a été impossible de parler à ce dernier.

Fait surprenant, le formulaire d’inscription pour obtenir un des médicaments à domicile requiert une multitude de renseignements personnels comme le dosage du médicament, la présence d’autres maladies ou encore l’adresse personnelle et le numéro de cellulaire du patient. Or, le seul moyen d'obtenir une copie de son dossier est d’écrire à un case postale située dans un bureau de Postes Canada à Brossard. Selon Pierrot Péladeau, qui s’intéresse de près aux questions touchant la transmission d’informations cliniques confidentielles, c’est insuffisant. «C’est illégal, il doit y avoir quelqu’un à qui il est possible de parler pour obtenir des informations personnelles sur son dossier.»

«Au-delà de la découverte de nouveaux médicaments qui améliorent et sauvent des vies, les membres de Rx&D offrent ou collaborent de plus en plus à des programmes visant à soutenir les patients et à optimiser les effets du traitement sur leur santé.»

-Russell Williams, président de RX&D qui représente

les compagnies de médicaments d’origine

 

IMS a des milliards de données à vendre

En quelques années seulement, la compagnie IMS Health est devenu un véritable empire en collectant des millions d’informations provenant des prescriptions.

Un immense entrepôt de données situé dans la région de Toronto emmagasine depuis des années les informations sur des patients de partout au Canada, dont des patients du Québec. Ces données anonymisées sont ensuite traitées et vendues à des compagnies pharmaceutiques, de biothechnologies ou encore de marketing. Elles permettent entre autres de suivre l’évolution des ventes de chaque médicament.
L’an dernier, la firme a eu des revenus de 2,4 milliards dont 60 % proviennent de la vente d’informations.
Médecins suivis à la loupe
Cette pratique peut être utile pour des travaux de recherche, mais elle soulève aussi des questions éthiques.
1 IMS recueille des données d'ordonnances par nom de médecins. Ces précieuses données servent aux représentants des compagnies pharmaceutiques pour convaincre les médecins de prescrire leur produit.
«On est capable de savoir quel pitch de vente va avoir le plus d’impact sur les habitudes de prescription des médecins», explique Marc-André Gagnon, professeur à l’Université de Carleton spécialisé dans l’industrie pharmaceutique.
2 Une source qui a travaillé dans l’industrie ajoute que les médecins sont «classés» selon leur profil de prescription. On peut ainsi cibler certains médecins qui prescrivent moins pour leur offrir des formations ou des rencontres d’information concernant une classe de médicaments en particulier.
3 Certaines compagnies pharmaceutiques utilisent aussi des sondages comportant des questions bien ciblées pour connaître encore mieux les profils de prescription de chaque médecin.
Les médecins ne sont pas les seuls pour qui on peut évaluer les profils de prescription. Telus Santé utilise la banque de données d’IMS Brogan pour établir des profils de pharmacies par région. L’information sert aussi à mieux organiser la mise en marché des produits pharmaceutiques.
COMMENT ÇA MARCHE ?
1 ÉTAPE

Cliquez

Les informations de chaque prescription sont traitées par le pharmacien à
des fins de réclamation (assureurs, gouvernement, etc). Ces informations sont transmises par informatique à
des intermédiaires qui les traitent au nom et pour la pharmacie.

Cliquez

2 ÉTAPE

Ces informations sont centralisées soit chez un gestionnaire de logiciel, soit à
la bannière ou à la franchise à laquelle appartient le pharmacien (appelés intermédiaires)

Cliquez

3 ÉTAPE

IMS a conclu une
entente écrite avec ces intermédiaires pour obtenir la transmission
de ces informations

Cliquez

4 ÉTAPE

IMS entrepose les données et les traite pour ensuite les revendre à des compagnies pharmaceutiques ou d’autres acheteurs intéressés par ces données

IMS HEALTH EN BREF
2,4 G$

Des revenus annuels de plus

de 2,4 milliards $

45 G$

Traite 45 milliards de transaction médicale chaque année

400 M

Des données anonymisées sur 400 millions de patients

85 %

85 % des prescriptions dans le monde